Exciser la souffrance, Libération cite le GAMS


Exciser la souffrance
4 novembre 2012 à 19:06
Source http://www.liberation.fr/societe/2012/11/04/exciser-la-souffrance_858018
GRAND ANGLE La reconstruction chirurgicale du clitoris est une réponse au traumatisme de l’excision. Mais pas la seule. Reportage dans la nouvelle unité de l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, près de Paris.

Par CLAIRE ALET
Dans la salle d’équipe du service de gynécologie-obstétrique de l’hôpital du Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne), Emmanuelle Antonetti-Ndiaye tend un miroir. Rond, rouge, au plastique fatigué, c’est un de ces miroirs que l’on a gardé au fond d’un tiroir, longtemps après avoir arrêté de jouer à la princesse. «Je l’ai trouvé chez moi, raconte la gynécologue. C’est mon outil de travail.» Lors de chaque première consultation avec ses patientes, Emmanuelle Antonetti-Ndiaye leur propose d’observer cette partie de leur corps qu’elles connaissent mal et qui, pourtant, les amène dans cette unité de soins. Sa spécialité : accueillir les femmes victimes d’excision. Et répondre à leur demande d’opération chirurgicale réparatrice.

Le bilan de l’unité de soins est surprenant : sur la centaine de femmes qui viennent en consultation chaque année, seules 10% ont finalement recours à l’opération chirurgicale. «On s’est rendu compte que les femmes viennent davantage avec une demande d’accompagnement et de prise en charge traumatique qui les aide à vivre mieux», explique la gynécologue. «Leur demande est très souvent plus globale que la chirurgie. Elles veulent retrouver leur intégrité corporelle et cela ne passe pas forcément par le bistouri», complète Sokhna Fall, la psychothérapeute et anthropologue de l’unité de soins. «Les femmes arrivent souvent en disant « on m’a enlevé quelque chose »», rajoute leur collègue Laura Beltran, sexologue.

Voilà l’équipe au complet, un trio. Chaque femme qui vient consulter l’unité a droit à un rendez-vous avec chacune des trois professionnelles. Lesquelles se réunissent ensuite pour étudier le cas et décider de la réponse la plus appropriée à donner : une opération ou uniquement un suivi psychologique ou sexologique. «L’excision est un acte grave qui devrait disparaître, affirment les trois collègues. Mais comme toute violence, elle peut être cicatrisée et on peut vivre avec.»

La France, le seul pays où l’opération est remboursée

L’unité s’est installée au Kremlin-Bicêtre en septembre, après un déménagement en provenance de Montreuil. Mais c’est à l’hôpital Rothschild qu’elle a vu le jour en 2005. «L’unité m’a suivie», sourit Emmanuelle Antonetti-Ndiaye, impliquée dans le projet dès sa création. L’idée de cette structure d’accueil est venue, au début des années 2000, du Groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles (Gams), une association qui accompagne des femmes victimes de mutilations sexuelles -comme l’excision – ou de mariage forcé. A cette époque, l’urologue Pierre Foldès (1) commençait à effectuer des opérations de réparation chirurgicale auprès de femmes excisées, à l’hôpital de Saint-Germain-en-Laye. C’est lui qui a inventé en 2001 cette opération appelée «clitoridoplastie», pour laquelle il est mondialement reconnu et qui s’est diffusée peu à peu en France (une quinzaine d’hôpitaux et de cliniques la pratiquent) ainsi qu’en Afrique. C’est également lui qui a formé la gynécologue Emmanuelle Antonetti-Ndiaye.

L’excision est une ablation partielle ou totale du clitoris et des petites lèvres et éventuellement des grandes lèvres. La technique mise au point par le Dr Foldès consiste à enlever la portion cicatricielle et à reconstruire le clitoris en extériorisant la partie profonde non touchée par la mutilation. Une opération qui dure environ une demi-heure et qui est prise en charge par la Sécurité sociale depuis 2004. La France est le seul pays où elle est remboursée. «Nous avons vu des femmes déboussolées après une clitoridoplastie. Parce que leur vie n’avait pas changé comme elles l’espéraient, notamment par manque d’accompagnement avant et après l’opération», raconte Florence Toutlemonde, gynécologue appelée en renfort au début des années 2000 par le Gams. D’où l’idée de mettre sur pied une équipe pluridisciplinaire pour proposer des soins qui soient non pas seulement chirurgicaux, mais psychologiques et sexologiques. «Il y a tout un chemin à parcourir pour avoir accès à une sexualité épanouie. Et cela ne passe pas forcément par une opération», affirme Florence Toutlemonde, qui reconnaît la contribution notable du Dr Foldès dans le domaine de la réparation du clitoris.

Plus de 55 000 femmes excisées en France

L’unité née à Rothschild, première à donner une réponse non exclusivement chirurgicale, a essaimé dans une dizaine de villes françaises, dont Strasbourg, Rouen, Lyon, Marseille et Angers. Quant au Dr Foldès, il prépare l’ouverture, dans quelques mois, d’un centre d’accueil pour les femmes victimes de violences (du harcèlement au viol en passant par l’excision) qui aura également une approche pluridisciplinaire.

En France, bien que l’excision régresse depuis le début des années 80, on estime qu’entre 55 000 et 60 000 femmes en sont victimes. Il s’agit surtout de migrantes et de leurs filles. D’après l’enquête Excision et Handicap publiée en 2009 – la plus complète en la matière -, quatre femmes excisées sur dix ont subi une mutilation sur le sol français. Les autres l’ont vécu dans leur pays d’origine. Cette pratique est surtout répandue en Afrique de l’Ouest, notamment au Mali, au Burkina Faso, en Guinée, et en Afrique de l’Est, surtout en Egypte, en Ethiopie et au Soudan. Même si elle recule, lentement, on compte entre 130 et 140 millions de femmes excisées dans le monde. Une situation que l’Unicef dénonce comme une violation des droits humains fondamentaux.

La loi française prohibe cette pratique : le code pénal sanctionne d’une peine allant jusqu’à vingt ans de réclusion criminelle les «violences ayant entraîné une mutilation ou une infirmité permanente». Le 1er juin, un couple de Guinéens a d’ailleurs été condamné par la cour d’assises de la Nièvre à la prison ferme pour l’excision de leurs quatre filles. La loi française s’applique aussi lorsque la mutilation a été commise à l’étranger, mais la procédure judiciaire est lente et aboutit trop souvent à un classement sans suite.

Parmi les femmes excisées vivant en France, 4 000 environ sont passées par une opération chirurgicale réparatrice. Une étude publiée en juin dans la revue médicale britannique The Lancet rapporte les résultats observés auprès de 3 000 patientes opérées à l’hôpital de Saint-Germain-en-Laye par le Dr Foldès entre 1998 et 2009. Le bilan est satisfaisant : 35% des femmes qui n’avaient jamais éprouvé d’orgasme en ont connu après l’opération. Et les complications postopératoires sont rares.

Une consultation comme cadeau de mariage

«Si nous faisions une évaluation de notre travail, je ne serais pas étonnée que les résultats soient meilleurs!» plaisante à moitié Sokhna Fall, la thérapeute de l’unité de soins du Kremlin-Bicêtre. Après plusieurs années d’accueil des femmes excisées, l’équipe en est venue à la conclusion que «sauf pour certaines femmes, la vraie souffrance, c’est le traumatisme. Une fois qu’il est traité, la patiente peut avoir une sexualité épanouie».

Dans la salle d’attente du service de gynécologie de l’hôpital, des femmes de tous âges patientent. Parmi celles qui viennent consulter l’unité de soins pour femmes excisées, on trouve des jeunes filles qui n’ont pas encore entamé leur vie sexuelle, des femmes mariées qui ont une sexualité malheureuse, ou des femmes qui ont dépassé les 40 ans et veulent «retrouver leur intégrité». Il ne sera pas autorisé de les rencontrer. Le sujet est trop intime, et l’équipe très soucieuse de le préserver. «Très peu de femmes viennent à cause de douleurs», rapporte Sokhna Fall. «Certaines éprouvent même du plaisir dans leur sexualité. En fait, il s’agit souvent de demandes relatives à l’image de soi. Elles ont honte d’être excisées. Parfois, leur demande dépasse le problème de l’excision et on se rend compte qu’elles ont subi un autre traumatisme.»

Chaque femme accueillie dans leur unité commence par une consultation gynécologique avec le Dr Antonetti-Ndiaye. «Dans certains cas, des femmes découvrent qu’elles ne sont même pas excisées ! Dans d’autres, je leur explique leur anatomie, elles sont rassurées et n’éprouvent pas le besoin de revenir.» La patiente est ensuite reçue par la psychologue. A elle d’évaluer si l’opération chirurgicale ne viendra pas raviver l’expérience traumatique de l’excision, ou encore si le problème ne se situe pas ailleurs. «Nous rencontrons beaucoup de cas de mariages forcés», souligne Sokhna Fall. Enfin, vient l’entretien avec la sexologue. «Parfois, il s’agit surtout d’un problème de couple. Du coup, le conjoint peut être amené à venir en consultation une fois suivante.» Au final, certaines femmes se limitent à ces trois rendez-vous, d’autres s’orientent vers une thérapie pour travailler sur la dimension traumatique de leur expérience, d’autres enfin font un suivi sexologique en plusieurs séances à l’hôpital. Les 10% de patientes qui ont recours à l’opération chirurgicale le font à l’issue d’un parcours qui dure en moyenne six mois. Et qui se prolonge par un suivi postopératoire sur plusieurs mois.

Et les hommes dans tout ça ? Certains conjoints accompagnent leur femme en consultation. «Une fois, c’était un cadeau de mariage !» D’autres ne sont pas au courant de la démarche de leur femme. La médiatisation de l’opération de réparation chirurgicale et les campagnes de prévention contre l’excision ont eu le mérite de mieux faire connaître le problème et de toucher davantage les femmes concernées. Mais il y a aussi un revers : «On est arrivé à une stigmatisation des femmes excisées. Certaines ont honte de leur situation.» Emmanuelle Antonetti-Ndiaye raconte l’histoire de ce garçon qui, découvrant que la fille qu’il drague est malienne, s’écrie «Galère ! Tu es excisée.» Et la gynécologue de s’exclamer : «Il faudrait faire une consultation spécifique pour les garçons!»

(1) Pierre Foldès, et non pas Folles, comme publié par erreur dans l’édition du 5 novembre.

Illustration parue dans l’édition papier : Pierre Mornet

 

2 réflexions sur “Exciser la souffrance, Libération cite le GAMS

  1. You can certainly see your enthusiasm in the work you write. The world hopes for more passionate writers such as you who aren’t afraid to mention how they believe. At all times go after your heart. « Everyone has his day and some days last longer than others. » by Sir Winston Leonard Spenser Churchill.

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